La détresse n’est pas contagieuse, les préjugés le sont

Cette force fait en sorte que plusieurs individus souffrant d’un mal de vivre ne consulteront pas.

Et j’inclus dans ces individus les professionnels de la relation d’aide.

Vous avez bien lu.

 

Des gens qui, comme moi, travaillent auprès des familles, des ados, des enfants, des adultes en détresse, qui côtoient la douleur à tous les jours, n’osent apaiser la leur.
Des gens qui, comme moi, encouragent les personnes souffrantes à chercher de l’aide, à parler, à se confier, à « sortir le méchant », n’osent pas faire de même.

Ils se disent qu’eux, devraient savoir. Qu’ils devraient savoir comment vivre, comment gérer leurs émotions, comment surmonter les épreuves, seuls.

Ils oublient qu’on a le nez collé dans notre vie, qu’on n’a pas de recul, qu’on est humain, qu’on ne fait pas qu’être psychologue, psychoéducateur, travailleur social, éducateur spécialisé. Qu’on souffre, parfois. Qu’on doute, qu’on a peur, qu’on vit une situation de crise, une période de transition déstabilisante.

Ils oublient qu’ils ne sont pas à l’abri de trouble de santé mentale, sous prétexte qu’ils l’ont étudié sous toutes ses coutures. Ils oublient que notre type de profession est celui qui s’expose le plus à un « burnout », parce que justement, ça prend beaucoup d’énergie cognitive et affective d’être sans cesses en relation avec des gens qui sont dans un creux de leur existence. Ils oublient leur passé, qui explique sans doute un peu, ou beaucoup, la raison qui les a menés à étudier et éventuellement, à travailler dans ce domaine.

Alors si nous-mêmes, dans notre vie personnelle, avons des préjugés envers les services de soutien psychologique de toute sorte, comment pouvons-nous blâmer le reste de la population d’en faire autant? Nous devrions plutôt être des modèles, des sensibilisateurs, des pionniers de cette réalité, pour arriver, éventuellement, à effacer les tabous, les préjugés.

Les préjugés ont un effet vicieux : une personne souffrance n’osera pas s’avouer que sa souffrance l’handicape dans ses sphères de vie. Admettons qu’éventuellement, elle se regarde vraiment et s’avoue que ça ne va pas, elle n’osera pas en parler à ses proches, de peur de se faire juger, rejetée, de faire rire d’elle, de se faire traiter de faible.

Elle n’ira pas non plus chercher de l’aide externe. En ne cherchant pas, elle ne découvrira pas les ressources qui s’offrent à elle. Ou peut-être cherchera-t-elle. Peut-être trouvera-t-elle. Mais peut-être attendra-t-elle longtemps, sur une liste d’attente qui n’en finit plus de finir. Peut-être tentera-t-elle de s’auto médicamenter, avec de l’alcool, de la drogue, n’importe quoi, sans savoir que c’est ce qu’elles sont en train de faire.

Peut-être aura-t-elle un entourage ouvert, qui lui fera remarqué qu’elle est différente, qu’elle semble triste, souffrante. Mais ce sera peut-être cette personne qui refusera d’entendre ce que ses proches observent chez elle, parce qu’elle refuse d’être une personne « faible ».

Parce que ça aussi, c’est un préjugé : les gens dépressifs sont faibles.

Alors enfin. Vous voyez tous les ravages des préjugés?
Je lisais récemment un sondage qui disait que les gens n’oseraient pas consulter un professionnel qui a lui-même souffert de dépression. Comme si on voulait que notre médecin de famille ne soit que médecin de famille. Comme si on refusait qu’il soit humain, lui aussi. Qu’il vive un divorce, que son enfant soit malade, que ses neurotransmetteurs fassent des siennes. Comme si on voulait être traités par des robots. À l’inverse, une autre étude mentionnait que les gens souhaitaient se faire soigner par un médecin qui avait de l’humanité, plutôt que par le médecin le plus performant qui n’aurait aucune habileté sociale.

 

Il faudrait peut-être se brancher; le médecin, qui est humain, sensible, l’est fort probablement dans sa vie personnelle. Et a peut-être bien vécu certains évènements qui l’ont amené à développer cette sensibilité, ce désir d’aider autrui. Et peut-être bien que ces évènements ont été difficiles, qui l’ont mené dans un état de détresse, plus ou moins prolongé, plus ou moins intense. Et peut-être même que ces évènements déstabilisants l’ont mené à avoir un trouble de santé mentale, qu’il a pu surmonter, à coup d’humanité, entre autres.

Soyons donc humains. Soyons donc sensibles au vécu des autres, à leur souffrance. Tentons de comprendre, plutôt que de juger. Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas contagieux. Mais c’est vrai que de côtoyer la détresse des autres pourra vous mener à observer la vôtre, à en saisir l’ampleur. Gare à ceux qui l’accumulent et tente de la camoufler depuis longtemps, à cause des maudits préjugés.

 

SOURCE :  Le 19/12/2012 : http://quebec.huffingtonpost.ca/stephanie-deslauriers/la-detresse-nest-pas-cont_b_2332853.html

 

 

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